6ème Dimanche Temps ordinaire Année A

Mt 5, 17-37

Problématique ringarde, étrangement actuelle : la Loi

Par le Père Pierre ABRY,

      « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » dit Jésus. Loi ? Le mot est devenu inaudible à force de prolifération législative, d’abus, de contournements et même de lois scélérates. Notre so-ciété laïque, émancipée et libérale légifère sur tout. Jamais société n’a été aussi moralisatrice et délurée à la fois. Autrefois les Khmers étaient rouges, ils sont désormais verts, jaunes, roses, noirs, ou arc-en-ciel. Cependant, la loi n’est ni un « en soi », ni un « entre soi ». Elle vise à rendre juste, à ajuster le comportement concret au Bien et au bien commun.

      Qu’entend donc le Christ lorsqu’il dit être venu pour « accomplir la loi » mosaïque ? Serait-il venu satisfaire à ses 613 préceptes et valider la casuistique des pharisiens ? Gardons-nous de mépriser avec une suffisance hautaine les pharisiens. Leur but était de faire pénétrer la Loi de l’Alliance, comme par un réseau de vaisseaux capillaires, jusqu’aux moindres recoins de l’existence concrète. Mais l’homme est pécheur, il a l’art de manquer le but, sens du mot péché en hébreu : « manquer la cible ». Se penchant sur la création, il en oublie le Créateur ! Scrutant la Loi, il en oublie Celui qui l’a donnée comme chemin d’alliance et de retour vers Lui. Le Christ vient accomplir l’intention profonde de la Loi, l’esprit de la Loi et du Législateur. Il est Lui, l’Alliance nouvelle et éternelle, la Loi réalisée dans le don de son Esprit.

      Mais que de nous dans cette problématique si ancienne et si moderne ? Nous oscillons au fil des générations entre l’enchaînement à la loi et le déchaînement sans loi ! Peut-être même allons-nous vers une loi du déchaînement, dans une violence de tous contre tous. L’interdit, renversé par « l’interdit d’interdire » de mai 68, prolifère en interdits ! L’Église elle-même est dans la confusion. L’Évangile en reste muet, comme interdit ! Traditionalistes s’opposent aux progressistes ; libéraux fustigent contre intégristes ; d’autres « ne lâchent rien » par peur de perdre le tout. Pour les uns, tout est essentiel, jusqu’à la moindre rubrique. Pour les autres, tout est relatif, jusqu’à l’essentiel. Les uns comme les autres ont perdu le centre du cercle, le Christ, qui situe chaque point à sa juste place, sur une circonférence à distance d’un rayon.

      L’Église oscille au balancier de l’histoire. Un passé récent était exposé au moralisme, une loi sans Christ, un christianisme sans Christ, « christian–isthme », à l’image de l’isthme de Corinthe, fine bande de terre qui relie encore un espace détaché à la terre ferme. Aujourd’hui, nous nous fabriquons un Christ sans loi, sans impact sur la vie concrète : une « gnose », une adhésion à l’idée, à des valeurs agrémentées de quelques rites, sans impact réel sur la famille, le travail, le porte-monnaie, la sexualité, l’environnement…

 

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